Un soupir s'échappe de mes lèvres. Couché sur l'un des rochers qui m'entourent, je m'ennuie. Voilà un mois que nous sommes confinés en enfer avec interdiction formelle d'en sortir. Mais qu'est-ce que l'enfer ? Les hommes, quelle que soit leur religion, le craignent et l'imaginent. Mais jusqu'à présent, aucun d'eux n'a jamais pu le décrire tel qu'il est.
Des âmes d'hommes souffrants de mille tortures et de mille morts, les flammes, des démons ! Je crois que l'esprit humain craint trop l'enfer. Voilà pourquoi il le diabolise à l'extrême. Je ne dis pas que l'on ne croise pas de démons parmi nous, j'en suis justement l'un des plus anciens.
Peut-être suis-je blasé par cet endroit où je demeure depuis des siècles ? Pour moi, les hurlements de désespoir des hommes condamnés pour leurs crimes sont devenus une douce musique qui, à force d'avoir été tant entendue, n'a plus de saveur.
Je ne me mêle pas aux autres, je préfère rester dans mon enfer personnel. Étant un démon Phalperis, je ne m'occupe pas des supplices. Je ne vois pas les salles de tortures ou vierges de fers, chaînes, fouets et autres joujoux. Cela ne m'intéresse pas et ne m'amuse plus depuis longtemps.
« Vous qui entrez ici, perdez tout espoir ! » Si Dante savait à quel point il avait raison, s'il avait su qu'il finirait par avoir le droit de tester ses dires, il ne l'aurait certainement pas écrit. J'avoue que je ris encore aujourd'hui quand je lis sa description de l'enfer.
Des fournaises de tous les diables, des fers chauffés à blanc, des abîmes pestilentiels et encore tout un tas de conneries dans le genre. L'enfer est différent pour chacun d'entre nous, chacun le voit différemment. C'est pour cela qu'il est impossible à décrire. Mais une chose est sûre, nous désirons tous en sortir. Tous ? En fait, non, moi je me plais bien ici.
Et tout cela, par la faute de John Williams Constantine, dernier descendant de l'ordre du Temple du dragon de la ville éponyme.
Cet homme était ce qu'on appelle un slayers, autrement dit un sorcier-chasseur dont j'étais la proie — ou plutôt, devrais-je dire — dont tous ceux de mon espèce, nous, les démons, nous étions la proie. Or, il se trouve que ce dernier a trouvé la mort ce matin ; et bien sûr, il n'est pas mort pendant un magnifique combat contre l'un des miens.
Le pauvre homme s'est simplement noyé ! Et depuis lors, tels des chiens enragés, les trois ordres se disputent son âme comme si elle n'était qu'un bout de viande ! Que d'histoire pour un homme !
Les trois ordres sont, en réalité, le paradis où vivent les anges, le purgatoire où les âmes des mortels attendent le jugement dernier, et les Enfers où se trouvent les démons. Les représentants du ciel sont respectivement Saint-Pierre, pour le paradis, Lord Seylais, pour le purgatoire et bien entendu, pour nous les démons, c'est notre cher maître Lucifer.
Ce bon vieux Saint-Pierre prétend qu'avoir renvoyé certains de mes confrères chez eux avec l'empreinte de son pied au cul, a octroyé à ce fameux John le droit d'entrer dans le royaume de Dieu. Seylais, à l'inverse, assure qu'il ne peut y prétendre, car il n'a pas reçu les derniers sacrements avant de mourir. Quant à notre Lulu national, il réclame son âme à titre de dédommagement pour tous les torts qui nous ont été causés. Comme quoi Johnny boy a une foule d'admirateurs, dont il se serait sûrement bien passé !
En ce qui me concerne, je ne souhaite pas savoir où il se trouve : je m'en fiche tout simplement ! Aucun des hommes de cette maudite terre ne mérite, ne serait-ce qu'une seconde, que je m'y intéresse. Peu m'importe qu'il fût assassin, saint, homme, femme, enfant, ou encore chasseur !
Tandis que j'admirais Lina qui exécutait pour me distraire l'une de ses danses du ventre, une colonne de feu apparut, lui brûlant au passage quelques mèches de cheveux ainsi que son bras droit. Elle s'enfuit en hurlant de douleur, désireuse d'échapper au plus vite à cette tornade ignée. Tiens, maman était de retour à la maison !
— Quelles sont les nouvelles, petit Lu ? lui dis-je avec ironie, tandis que je jouais avec mon verre de sang.
Je devinai la réponse avant même qu'il répondît, car la fureur déformait les traits de son visage. Jonathan Williams Constantine ne serait pas des nôtres !
— Son âme est coincée au purgatoire ! Et en plus, les portes de la terre nous sont toujours fermées ! Avant de mourir, ce bâtard a légué ses pouvoirs à un nouveau chasseur !
— Ah oui ? m'étonnais-je, cette fois. Pourtant, Constantine est le dernier chasseur ; or seuls ceux possédant le sang des templiers de l'ordre peuvent prétendre à ces pouvoirs, ajoutais-je avant de boire un peu de sang.
Lucifer m'arracha mon verre des mains tout et se laissa tomber à mes côtés. Lorsqu'il but une gorgée, un filet de sang coula le long de ses lèvres.
— Tu savais que ce chien avait eu un moutard ? Et de surcroît, une fille !
— Mais les filles ne peuvent pas recevoir les pouvoirs des chasseurs !
— Sauf si on les leur transmet alors qu'elles sont en train de mourir ! Et c'est exactement ce qu'il a osé faire ! Il a renoncé à sa vie pour celle de son putain de moutard ! Cette garce a donc repris le flambeau de son père ; et lorsqu'à son tour, elle aura un gosse, ses pouvoirs lui seront transmis jusqu'à ce que la lignée s'éteigne !
— Ce qui pour les démons signifie : « Allez tout droit en prison sans passer par la case départ ! ». Et bien, tu n'as plus qu'à t'emparer de son âme, dis-je d'un haussement d'épaules après avoir repris mon verre pour le vider d'une traite.
— Mais oui, tu as tout à fait raison ! Nous ne pouvons rien tenter contre elle directement, mais nous pouvons toujours utiliser la ruse !
— C'est ça ! dis-je, désireux de mettre un terme au plus vite à la conversation. Bon courage à toi et à l'élu de ton choix !
— Merci ! C'est vrai qu'il t'en faudra, du courage !
— Quoi ? hurlai-je en renversant mon verre. Si c'est une plaisanterie, elle n'est pas drôle ! Hors de question ! Je ne vais pas sur terre ni aujourd'hui ni demain ni jamais !
— Tu feras ce que je t'ordonnerai, Caïn ! Ton seul droit face à mes ordres est de la fermer !
Il se leva et s'éloigna. J'étais plus furieux que je ne l'eusse jamais été depuis des siècles ! Hélas, comme il venait de le dire, je savais que je n'avais malheureusement pas le choix.
— Dis-moi au moins à quoi elle ressemble ! finissé-je par dire.
Pour toute réponse, une photographie apparut dans ma main ; une photographie où apparaissait une jeune adolescente de seize ans.
— Pour nous, voilà à peine un mois que son père est décédé, mais souviens-toi que l'espace-temps sur la terre est différent. Là-bas, cela fait bientôt neuf ans !
— Tu n'en aurais pas une où elle est encore plus jeune par hasard ? Une photo où elle porterait des couches par exemple, dis-je avec sarcasme.
— Non ! Depuis que les trois ordres sont au courant de son existence, tout est bouclé autour d'elle : c'est donc tout ce que j'ai pu obtenir ! Ainsi que son nom, elle se prénomme Julie.
« Julie ? Un prénom d'une grande banalité ! » pensai-je. Je fermai les yeux et brûlai la photo par la seule force de mon esprit. Où qu'elle soit, je la trouverai ! Ensuite, je m'amuserai avec elle, et enfin je lui volerai son âme, avant même qu'elle s'en rende compte.
Ainsi, la race des slayers sera définitivement éteinte.



